Rêves d’adolescente 

 

Je n’avais que quinze ans lorsque, fauchée par un véhicule, je perdis l’usage de mes jambes. Quinze ans, n’est-ce pas l’âge des rêveries d’adolescente, rêveries d’amour, de prince charmant, de sorties entre copains et de danse. Pour moi, tout était fini avant même d’avoir commencé. C’est du moins ce que je croyais à l’époque. Je m’en étais convaincue à tel point que je décourageais toute approche de la part des jeunes gens. Les filles n’osaient plus m’approcher car, persuadée qu’elles avaient pitié de ma condition, je me mettais en colère dès qu’on osait ramasser mon cartable échappé ou qu’on m’ouvrait une porte.
En contre partie, j’étais très exigeante envers ma mère. Elle devait s’occuper de moi en tout temps, une maman se doit à ses enfants n’est-ce pas ? Celle-ci se sentait coupable, car le jour fatidique, il lui manquait un élément pour compléter le dîner et avait insisté pour que je me rendre à l’épicerie malgré mes réticences. Je me faisais toujours un plaisir de lui rendre service, mais ce jour-là, je n’avais aucune envie de sortir et nous avions eu une petite dispute. Pour ne pas envenimer les choses, j’avais fini par accepter. Dès lors, ma vie allait en être changée à jamais. Maman croyait que j’avais eu un pressentiment à ce moment là et qu’elle n’aurait jamais dû insister. Par mes agissements, je contribuais probablement à entretenir ce sentiment de culpabilité en elle.
Je n’avais pas vraiment conscience de l’épuisement de ma mère. Devenue égoïste et insupportable, je ne voyais que le drame dans lequel je me débattais. Mes parents se disputaient souvent à mon sujet depuis l’accident. Papa n’était pas d’accord à l’idée que maman réponde à toutes mes exigences.
Après deux ans de cet enfer, voyant maman s’épuiser, mon père décida de m’envoyer passer l’été à la campagne chez ses parents, arguant que cette solution serait bénéfique pour tous. Évidemment, je reçus cette décision comme un rejet de la part de papa. Frustrée, je m’enfermai dans ma chambre, refusant d’en sortir jusqu’à mon départ, ce qui alourdit le travail de maman devant me préparer des plateaux que je refusais d’ailleurs. J’espérais ainsi leur montrer mon désaccord.
Le jour de mon départ, maman tenta de m’expliquer les bienfaits qu’auraient sur ma santé cette vie paisible au bord de la mer. Mais je ne voulus rien entendre, plus elle parlait, plus la panique s’emparait de moi. Comme ferais-je sans l’appuie de ma mère ? Mes grands- parents ne pouvaient sûrement pas s’occuper d’une personne paraplégique ! Mes parents avaient eu une formation pour s’occuper de moi et la maison était adaptée à mes besoins. Comment ferais-je chez mes grands-parents ?
À bout de nerf et déçue d’être écartée de mes parents contre mon gré, je m’empressai de monter dans le train avec l’aide de l’infirmière qui devait m’accompagner jusqu’à destination. Je me sentais rejetée par mon père à qui j’avais toujours été très attachée. Ma mère allait me manquer aussi. Précisément à cet instant, je réalisai combien d’amour et de patience il lui avait fallu depuis deux ans. J’entendis maman qui me recommandait de prendre bien soin de moi, mais j’étais déjà dans le train. Je ne voulais pas qu’ils me voient pleurer.
Il y avait exactement deux ans que je n’avais revu mes grands-parents. Ceux-ci habitaient un petit village du bord de mer au Nouveau-Brunswick. Nous les avions accueilli à la maison lors de leur voyage à Québec. À peine quatre jours plus tard, j’avais eu ce stupide accident. À l’annonce de cette nouvelle, grand-père croyant perdre sa seule petite fille avait eu une attaque et avait été hospitalisé. Sa longue convalescence les avait empêchés de voyager. Quand à moi, c’était mon premier voyage depuis.
En arrivant à Campbelton, je les aperçus immédiatement sur le quai. J’aurais voulu courir me jeter dans leur bras. J’étais vraiment heureuse de les revoir. Ils portèrent mains fortes à l’infirmière et tout en percevant de la douleur dans leurs yeux, je me rendis compte qu’ils semblaient savoir exactement comment s’y prendre. Je fus intriguée et rassurée tout à la fois. Finalement, papa avait peut-être raison, nous avions tous besoin de changement.
Malgré son infarctus, grand-papa avait l’air en pleine forme et grand-maman avait toujours été un modèle de santé et d’énergie. Je sentis surgir en moi mes souvenirs d’enfance. Pour la première fois depuis deux ans, j’avais envie de rire et chanter.
- Lili ! Je suis tellement heureuse de te revoir enfin !
- Ta grand-mère ne cesse de parler de toi depuis que ton père nous a annoncé ton arrivée. Soit la bienvenue ma chérie !
- Vous m’avez vraiment manqué ! J’avais hâte de vous revoir, mais…
Je ne pus aller plus loin. Ma voix se brisa et j’éclatai en sanglots !
- Que se passe-t-il petite ? Demanda grand-mère.
- C’est que … j’ai peur d’être une charge trop lourde pour vous. C’était trop difficile pour papa et maman. C’est pourquoi ils m’ont envoyée ici.
- Tu te trompes ma chérie ! Tes parents ne veulent que ton bien. Il leur en a coûté de prendre cette décision parce qu’ils t’aiment, mais grand-père et moi avons insisté. Tu as besoin de changer de décor et reprendre ta vie en main. Ta mère se sent coupable de cet accident et espère de te rendre la joie de vivre en satisfaisant tout tes désirs. Aujourd’hui, tout te semble injuste, mais tu verras qu’avec le temps tu apprécieras.
Nous longions maintenant l’allée bordée de pins centenaires qui mène à la demeure de mes grands-parents. Malgré moi, les souvenirs affluèrent à ma mémoire. Un sentiment de paix, doublé de tristesse, m’envahit. Combien de fois, avec l’énergie de l’enfance, avais-je remonté cette allée à bicyclette ?
Au-delà des grands pins, de vastes champs de blé que grand-père cultivait depuis toujours blondissaient le paysage. Délimitant ces champs, une clôture de perche s’étendait à perte de vue, incluant dans ses limites un magnifique boisé vers lequel nous nous dirigions. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant la maisonnette qui, je le savais, s’y cachait ! Tout en conservant son cachet d’antan, celle-ci avait été entièrement adaptée à mes besoins. Ce petit paradis calme et reposant m’accueillait à bras ouverts.
 
Deux mois s’étaient écoulés depuis mon arrivée au « Petit Rocher ». Je m’y sentais plus à l’aise qu’à la ville. Bien sûr, au début ce fut assez pénible. Maman me manqua terriblement. Me croyant incapable d’agir par moi-même, je m’étais reposée sur maman pour subvenir à tous mes besoins. Mais grand-mère ne l’entendait pas de cette façon et, malgré un léger tremblement dans la voix, elle me l’avait fait comprendre clairement dès le premier jour.
- Il n’y a que de cette façon que tu pourras t’en sortir. Tu n’as pas d’autre alternative. Ceci dit, nous n’avons pas l’intention de te retenir malgré toi. Tu peux repartir quand tu voudras, mais saches que nous t’aimons et que ta présence ici nous réjouit grand-père et moi. À toi de décider.
Croyant toujours que mes parents ne voulaient plus de moi et ne voulant pas décevoir mes grands-parents, je décidai de rester.
Au début, combien de fois avais-je remis cette décision en question ? J’avais pleuré, crié et même supplié pour que l’on m’aide, mais rien n’y faisait. Du moment que grand-mère jugeait que l’effort était à ma portée, elle ne levait pas le petit doigt pour moi, ce contentant de dire :
- Tu n’as qu’à le faire toi-même, je suis occupée.
Je l’ai détesté par moment et j’ai trouvé grand-père bien faible de ne pas oser lever le nez de son journal pour me venir en aide. J’ai fini par me dire qu’ils ne perdaient rien pour attendre. J’allais leur montrer de quoi j’étais capable. Ce fut le début d’une réadaptation pénible et cruelle, mais très bénéfique. Me croyant abandonnée de tous, j’ai dû mettre les bouchées doubles pour pousser mon fauteuil jusqu’à la salle de bain et me transférer sur le siège de toilette. J’ai bien tenté de me faire porter mes repas au lit, mais après une journée et demi de jeûne, je me rendis à la salle à dîner sans regarder grand-mère et grand-père et m’installai à la table pour y recevoir ma pitance.
Puis un jour, je fis mes deux premiers pas, appuyée à la rampe installée dans ma chambre à cet effet. L’effort m’avait littéralement épuisée, mais j’étais heureuse d’avoir réussi. Encouragée, je continuai à m’entraîner.
J’ai souvent eu envie de tout laisser tomber, mais l’idée de prouver à tous que je n’avais besoin de personne me donna l’énergie du désespoir. Après un temps qui me parut une éternité, je parvins à faire une dizaine de pas appuyée sur deux cannes. À cet instant, je compris enfin les efforts qu’avait dû faire ma famille pour me permettre de réaliser cet exploit. Je me jetai dans les bras de grand-maman en pleurant et regrettai l’absence de mes parents.
Ému, grand-père annonça que l’événement valait la peine d’être souligné et alla sélectionner un vin à la cave. Juste comme le bouchon sauta, on frappa à la porte. Il partit ouvrir et revint au salon accompagné d’un jeune homme.
J’entendis grand-mère s’exclamer :
- Pierre-Olivier ! Tu n’as pas honte de nous laisser si longtemps sans nouvelle !?!
- Bonjour Madame Martin ! Je venais prendre de vos nouvelles, mais je vois que vous avez déjà de la visite. Je reviendrai plus tard.
- Mais non ! Reste, je te présente notre petite fille Lili. Elle vit avec nous depuis quelque temps. Lili, je te présente Pierre-Olivier Beauchamp qui habite juste à côté.
- Bonjour Lili, ça me fait plaisir de te rencontrer.
Son regard accrocha le mien et je me senti rougir. Je balbutiai quelques mots après quoi Pierre-Olivier pris congé.
Je m’en voulais de ma timidité. J’avais fait fuir le premier garçon qui se présentait depuis des mois. Et quel garçon ? Il m’avait impressionnée, mais je n’étais pas près de le revoir.
Trois semaines passèrent durant lesquelles le regard de Pierre-Olivier me hanta. J’avais beau m’entraîner, le cœur n’y était plus. Aucune amélioration ne venait combler mes efforts depuis sa visite. Mes grands-parents tentèrent de me distraire sans succès.
Mon anniversaire approchait et grand-maman décida d’inviter toute la jeunesse du petit village et des alentours. Persuadée que tout ce beau monde ne viendrait que par curiosité, j’avais d’abord refusé. Je n’étais pas une bête de foire. Mais grand-mère me reprocha cette remarque. Je vis que je l’avais peinée et pour me faire pardonner mon ingratitude, je finis par accepter. Après tout, il ne s’agissait que d’une petite journée.
Tandis que nous préparions un buffet froid qui serait servi sur le patio, grand-papa organisa des jeux auxquels je pourrais participer. La veille, il s’était rendu dans une boutique de musique très populaire et s’était informé auprès de la vendeuse des « Hits » de l’heure. Il en était revenu chargé de tout ce qu’il y avait de plus populaire et de quelques vieux succès encore à la mode. Sur le coup, J’en avais eu le souffle coupé.
- Grand-père, pourquoi avoir dépensé autant ? Tu sais bien que je ne peux pas danser !
- Tu n’es pas seule au monde Petite ! Je sais que ça peut te sembler cruel, mais les jeunes aiment danser que tu le veuilles ou non. Il faudra bien t’y faire ! Plus vite tu t’y mettras, plus vite tu accepteras ce fait.
Je trouvais qu’il manquait de tact et je regardai grand-maman espérant avoir son soutient. Mais malgré la tristesse que je lisais dans ses yeux, elle ne fit que confirmer les paroles de son mari. Je n’étais pas d’accord et dès que le buffet fut prêt, rebelle, j’allai m’enfermer dans ma chambre
Le lendemain, jour de mes dix-huit ans, j’enfilai ma plus belle tenue sans grande conviction. Je pensais à Pierre-Olivier. Je savais que grand-mère lui avait fait parvenir une invitation, mais celui-ci n’avait pas daigné répondre. Comment pouvais-je me sentir si triste de son silence, je ne l’avais rencontré qu’une seule fois après tout. Il m’avais à peine effleurée du regard et avait pris la fuite. Je jugeais mon chagrin irraisonné.
De ma chambre, j’entendis quelques murmures. Les invités étaient déjà là. Il était tant pour moi de me jeter à l’eau. Je n’en avais nulle envie, mais il n’était pas question de reculer maintenant. Me fonçant à sourire, je sortis de la maison. Au jardin, un tonnerre d’applaudissement m’accueilli qui me laissa quelque peu indifférente. Malgré moi, mon regard balaya la trentaine d’invités dans l’espoir d’y apercevoir mon amour secret. Ne le voyant nulle part, je reportai mon attention sur les invités présents en balbutiant des remerciements à l’aveuglette. J’eus la surprise de reconnaître quelques jeunes avec qui j’avais grimpé aux arbres lors de mes visites au Petit Rocher.
Les jeunes gens m’entouraient et grand-mère commença les présentations. La plupart d’entre eux m’étaient inconnus, mais étonnée, je constatai que je prenais plaisir à les rencontrer. Ils étaient très différents des jeunes que j’avais connus à Montréal. Ils me paraissaient plus simples, plus gais et très sympathiques. Je discernais de la sincérité dans leur poignée de main. Les présentations terminées, grand-père déclara l’ouverture des jeux.
Pour débuter, grand-papa proposa un jeu qui nous permettrait de mieux nous connaître. Grand- mère pigeait un nom dans un chapeau et bandait les yeux de cette personne après quoi un invité s’approchait et au touché, il fallait identifier la personne. Parfois, on avait recours à la voix pour aider à l’identification. Lorsque vint mon tour, on s’approcha de moi et je commençai mes investigations. À tâtons, je découvris les yeux, le nez, la bouche, mais lorsque mes doigts effleurèrent la chevelure, mon hésitation fût grande. Des cheveux bouclés, il y en avait parmi les invités, mais je ne me souvenais pas en avoir vu d’aussi bouclés. Un seul nom me venait à l’esprit, Pierre-Olivier. Je n’avais pas oublié ça chevelure bouclée, un peu rebelle qui faisait son charme. Le sentiment qu’il était là tout près de moi me coupa le souffle. Un rire nerveux s’empara de moi.
- Je ne connais que Pierre-Olivier qui a de tels cheveux. Mais il n’est pas là alors je donne ma langue au chat. Sur ce, je retirai mon bandeau. Un doux baiser d’anniversaire s’abattit sur mes lèvres.
- Joyeux anniversaire Lili !
- Pierre-Olivier ! Je ne croyais pas que tu viendrais, tu n’as pas répondu à l’invitation.
- Je suis désolé, j’étais à l’extérieur et je n’ai eu l’invitation que ce matin à mon retour de Québec. J’ai pris le risque de venir sans m’annoncer. J’espère que ça ne te contrarie pas trop ?
- Pas du tout ! J’espérais ta présence, mais n’y croyais plus.
- Sachant qu’on te fêtait, je n’aurais manqué cet événement pour rien au monde.
La journée se déroula trop rapidement. D’autres jeux suivirent qui me firent découvrir à quel point je pouvais encore profiter de la vie. Puis le buffet fut servi sur la terrasse. Grand-maman avait déployé ses talents de cuisinière et tout le monde se régala. Le gâteau suivi accompagné d’une montagne de cadeaux.
Lorsque tout fut rangé, grand-papa décida que tout ce beau monde avait besoin de digérer un peu et s’occupa de la musique. La danse commença. À ce moment, je me sentis un peu à l’écart, mais je prenais plaisir à voir danser mes nouveaux amis. Après quelques danses endiablées, grand-père mis un vieux « hit » pour calmer les esprits. Je n’oublierai jamais cette chanson « Unchaided melody ». Ce fut pour moi la plus merveilleuse mélodie.
Pierre-Olivier n’avait pas encore dansé, il discutait avec mes grands-parents tout en jetant quelques regards dans ma direction. Des couples se formaient pour cette danse lorsque celui-ce s’approcha de moi.
- Veux-tu m’accorder cette danse Lili ?
- Quoi ? Mais c’est impossible ! Je peux à peine me tenir sur mes jambes.
- Tu peux le faire et je promets de ne pas te marcher sur les pieds.
Le désir d’être dans les bras de Pierre-Olivier quelques instants fut plus fort que la crainte de me ridiculiser. J’acceptai l’invitation. Avec délicatesse, mon cavalier assura mon équilibre alors que je m’accrochais à son coup. Mon cœur battait la chamade au rythme de la douce mélodie. Lorsque la musique s’arrêta, il me ramena à ma chaise tout en me félicitant sur mes talents de danseuse et mon courage.
La soirée s’acheva après quelques danses encore et les invités, seul ou par groupe, prirent congé. Pierre-Olivier resta le temps d’un café puis s’esquiva à son tour. Heureuse, j’embrassai mes grands-parents en les remerciant chaleureusement. Ils semblaient très satisfaits des résultats de leurs efforts.
Étendue sur mon lit, je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Je sentais encore sur mes lèvres le chaste baiser d’anniversaire de Pierre-Olivier. Tous les soirs, avant de se mettre au lit, grand-maman venait voir si je dormais ou si j’avais besoin de quelque chose. Lorsqu’elle entra dans ma chambre, j’avais toujours les yeux grands ouverts. Elle pris place près de moi.
- Tu l’aime n’est-ce pas ?
- Oh oui !
- J’en suis très heureuse, ce garçon possède plein de qualités.
- Oui et il a probablement plein de petites amies aussi. Je ne me fais pas d’illusion.
- Qu’est-ce qui te faire croire qu’il a tant de petites copines ? N’a-t-il pas été attentionné aujourd’hui ?
- Bien sûr, la politesse fait partie de ses qualités. C’était mon anniversaire après tout. Qui pourrait bien s’intéresser à moi maintenant que…
- Je t’interdis d’en dire plus long Lili. Tu as tout pour plaire et Pierre-Olivier n’est pas insensible à ton charme. Il nous a confié que tu lui plaisais énormément.
- C’est vrai, il a dit ça ? Parles-moi de lui grand-maman, plein de questions me brûlent la langue.
- Tes questions, tu les lui poseras toi-même, en attendant, tu dois dormir si tu veux être en forme pour souper demain. Tu ne voudrais certainement pas qu’il te voie dans un état lamentable.
- Veux-tu dire qu’il sera là ?
- Ton grand-père l’a invité et il a accepté. Maintenant, ça suffit, dors bien ma chérie.
- Bonne nuit grand-maman et merci encore ! C’était formidable !
Le lendemain, je fus réveillée par un rayon de soleil qui filtrait par une fente entre les rideaux. Il était déjà tard, mais je pris mon temps. Tout en m’étirant, je songeais à mes parents. Ceux-ci téléphonaient régulièrement pour prendre de mes nouvelles, mais j’avais toujours refusé de prendre l’appareil. Jusqu’à ce jour, j’avais cru qu’ils s’étaient déchargés du poids que je représentais en m’envoyant si loin. Aujourd’hui, ils me manquaient et je regrettais mon comportement égoïste.
Après m’être douchée, j’entrepris de leur adresser une longue lettre dans laquelle j’exprimais tous mes regrets et mon ennui. Leur présence me manquait et j’avais hâte de les revoir. La missive adressée, je me senti le cœur plus léger et me mis au travail avant de prendre mon petit déjeuner. Ce n’était pas le moment de négliger mes exercices quotidiens.  Le bonheur me donnait des ailes. Je redoublai d’efforts sans toutefois prendre de risque inutile.
Je terminais tout juste mes exercices lorsque grand-mère entra dans ma chambre.
- Ah ! Tu es enfin debout ! Je n’espérais plus te voir pour le petit déjeuner.
Elle m’embrassa sur la joue et recula d’un pas.
- Dis donc toi, tu es rayonnante aujourd’hui !
- Grand-maman, je suis si heureuse ! J’ai adressé une longue lettre à mes parents. Je m’en veux tellement, ils ont dû être très malheureux.
- Ne t’en fait pas avec ça, tes parents comprennent plus que tu le crois. Allez, ton déjeuner va refroidir.
Quelle ne fut pas ma surprise en pénétrant dans la salle à dîner. Mes parents y étaient confortablement installés devant un café. Stupéfaite, je les regardais tour à tour croyant d’abord que mon imagination me jouait des tours. Puis mes sens me revinrent.
- Maman ! Papa !
- Ma chérie ! Je n’en crois pas mes yeux ! Tu marches!!!
- Maman ! Je suis si heureuse de vous revoir tous les deux ! Si tu savais comme je m’en veux 
- Moi aussi ma chérie, je suis tellement désolée !
- Allons, allons ! Et moi, j’ai pas droit à un baiser ?
- Oh ! Papa ! Je t’aime tant ! Tu as eu raison de m’envoyer chez grand-père et grand-mère. Ils ont été intraitables et j’ai fini par comprendre qu’ils ne s’attendriraient pas sur mon sort et que je devais faire des efforts. Voilà le résultat.
- C’est merveilleux ma Puce de te voir marcher de nouveau ! Je n’en crois pas mes yeux !
- Je vous ai écrit une longue lettre ce matin. Je vous la remettrai avant votre départ.
Après l’excitation des retrouvailles, nous passâmes un après-midi tranquille. Mes parents parlèrent de mes progrès comme d’un miracle. On parla de mon retour possible à la maison. Mais je ne me sentais pas prête à réintégrer mon foyer. Malgré leur déception, mes parents n’insistèrent pas et grand-mère détourna la conversation sur un autre sujet.
- Lili, il serait peut-être temps de parler de notre invité de ce soir à tes parents.
Je me senti rougir jusqu’à la racine des cheveux, mais entrepris néanmoins de leur parler de Pierre-Olivier en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’un bon copain. Maman et grand-maman échangèrent un regard entendu et papa me fit un clin d’œil qui en disait long. Grand-père se racla la gorge mine de rien. Finalement, personne n’était dupe.
Pierre-Olivier arriva sur l’entre fait portant un magnifique bouquet de fleurs d’une main et une boîte de chocolat de l’autre. Mon embarras s’amplifia, mais j’étais trop heureuse pour m’arrêter sur ce point. Je fis les présentations et vis que mes parents appréciaient déjà le jeune homme à sa juste valeur.
Grand-père servit l’apéritif au jardin alors que grand-mère nous offrit une panoplie de petits hors-d’œuvre. Fidèle à ses habitudes, grand-maman en avait trop fait et ma mère s’exclama :
- Maman ! Nous ne sommes que six ! Tu ne changeras jamais !
- Amélie, ta belle-mère n’écoute pas. Je lui ai bien dit de ne pas se donner tant de mal, mais elle est entêtée comme une mule ! Ajouta grand-papa.
Tout le monde rie de cette boutade. Faisant mine d’être offusquée, grand-maman retourna à son four. J’allai lui offrir mes services, mais elle refusa.
- C’est une journée très spéciale pour toi Lili. Profite de la présence de tes parents. De plus, je compte sur toi pour t’occuper de notre invité. Allez oust !
Je la pris dans mes bras et bombardai ses joues roses de baisers.
- Ça suffit maintenant, laisse-moi travailler. Dit-elle en riant.
Le souper terminé, grand-père invita mon père au salon pour discuter devant un verre de porto. Grand-mère nous chassa de la salle à dîner Pierre-Olivier et moi.
- Allez au jardin les jeunes, vous êtes encombrant là ! Laissez-nous desservir la table.
Elle n’eut pas à insister. Je savais que c’était un prétexte pour nous laisser seule Pierre-Olivier et moi. Elle nous servi un digestif que mon compagnon emporta sur la terrasse. Je le suivi tant bien que mal.
Comme il ne pouvait me voir, j’en profitai pour admirer sa silhouette. Ses larges épaules et ses hanches étroites lui donnaient une allure athlétique. Sa chevelure bouclée m’avait fascinée dès la première rencontre. Elle paraissait si soyeuse que j’avais envie de la caresser. Arrivés au jardin, Pierre-Olivier m’aida à m’installer confortablement et s’assit tout près de moi.
Intimidée, j’avais de la difficulté à trouver un sujet de conversation intéressant. Je crois qu’il en était de même pour lui. Après quelques instants d’un silence embarrassé, il se lança :
- Au diable la pluie et le beau temps ! Lili, tu vas sûrement me trouver insensé, mais je dois t’avouer quelque chose.
Prête au pire, je l’encourageai à poursuivre.
- Dis-moi de quoi il s’agit.
- Je sais que c’est fou, mais je suis amoureux !
- Ah bon ! Et cette fille, est-ce qu’elle t’aime aussi ?
- Mais je n’en sais rien ! À toi de me le dire. Lili c’est de toi que je parle là, c’est de toi que je suis amoureux !
- Oh !
Mon cœur fit trois tours. Sur le moment, je n’étais pas certaine d’avoir bien entendu. J’inspirai profondément et là, tout devint clair. Pierre-Olivier partageait mes sentiments. Il pris ma main et insista :
- Lili, dis quelque chose. Ne me fait pas languir. Si tu ne m’aime pas, je comprendrai, mais parle-moi !
- Pierre-Olivier, je t’aime tant ! Mais regarde-moi ! Je suis à moitié invalide. Que ferais-tu d’une fille comme moi. Tu sais tous les problèmes que peuvent entraîner mon handicap ?
- Je ne vois rien là qui vaille la peine de sacrifier notre amour. Je t’aime c’est tout. Tu es forte et courageuse, c’est ce qui m’a d’abord plu en toi. Mais tu es aussi douce et sensible. Je sens aussi ta réticence envers les gens qui t’entourent, tu as peur d’être rejetée, mais je sais que tu vaincras et que tu apprendras à faire confiance à ceux qui veulent être tes amis.
Il me pris la main et me regarda avec tendresse. Je su qu’il ne se moquait pas de moi. Son regard était sincère, plein d’amour. À ce moment, je sus que rien ne pourrait jamais nous séparer.
 
Six mois plus tard, je retournai à Montréal. Malgré mon bonheur de vivre à nouveau avec mes parents, je ne me sentais plus concernée par cette trop grande ville et ses habitants. Mon cœur était resté au Petit Rocher. Mes grands-parents me manquaient, mais la présence de Pierre-Olivier me manquait d’avantage. Celui-ci nous rendait visite lors de ses voyages d’affaire, mais ne pouvait rester que quelques heures et repartait la mort dans l’âme. Je me sentais déchirée de ne pouvoir le retenir.
Après deux mois, ni tenant plus, j’émis le désir de retourner vivre chez mes grands-parents. Mes parents, quoi que désolés, furent compréhensifs. Cette fois, ils décidèrent de m’y conduire en voiture, profitant de cette occasion pour visiter grand-père et grand-mère.
La route était longue. Je discutais de tout et de rien avec maman, mais papa restait silencieux. Soudain, profitant d’un moment de silence il lança à brûle pourpoint :
- Amélie, il me vient une idée. Nous sommes depuis peu retraités tous les deux. Désormais, plus rien ne nous retient à Montréal n’est-ce pas ?
- En effet ! Qu’est-ce que tu manigances là ?
- Je me disais que nous pourrions vendre la maison et revenir vivre dans ce merveilleux coin de pays pour être plus près de Lili et mes parents. Qu’est-ce que tu en dis, ça te plairait de revenir aux sources?
- Papa, mais c’est une idée merveilleuse ! Maman accepte je t’en pris !
- Depuis le temps que j’en ai envie, je ne vais certainement pas refuser. Nous pourrions même prolonger notre séjour et voir les possibilités qui s’offrent à nous.
- Excellente idée ! C’est décidé, nous revenons nous installer au Petit Rocher.
- Formidable !
Papa avait avisé mes grands-parents de mon retour et nous attendaient en compagnie de Pierre-Olivier. Alors que ma famille s’embrassait, mon amour s’approcha de moi et me pris tendrement dans ses bras.
- Cette fois, je ne te laisserai plus partir. Tu m’as tellement manqué. Lili, veux-tu m’épouser ?
- Te rends-tu compte que tu ne pourras plus jamais te débarrasser de moi si je dis oui.
- Je n’en ai pas l’intention, je t’aime !
- Je t’aime aussi !
Mes parents avaient acheté une maison entourée d’un magnifique jardin qui surplombait la mer et s’y étaient installés juste à temps pour le mariage. C’est dans cet endroit de rêve qu’avait eu lieu la réception.
 
Six années se sont écoulées depuis que frustrée et malheureuse je fus accueillie chez mes grands-parents. J’étais alors confortablement installées dans mon fauteuil roulant, boudant la vie et les gens, ne tentant aucun effort pour m’en sortir. À cette époque, j’avais mis une croix sur tous mes rêves d’adolescente, rêves légitimes qui se sont enfin réalisés. J’ai laissé derrière moi cannes et fauteuil bien déterminée à ne plus jamais y avoir recours.
Aujourd’hui, Pierre-Olivier et moi profitons de l’air marin sur notre bateau. Mon mari tente sa chance à la pêche et nos fillettes, Lorie et Anick âgées respectivement de quatre ans et deux ans et demi s’amusent avec Shanel, une mignonne petite chienne que nous avons adoptée la semaine dernière. Quand à moi, tout en surveillant les petites, je concentre mon attention sur les mouvements énergiques du petit bonhomme que je porte en moi. Celui-ci devrait naître dans deux mois. Mon bonheur est à son comble.
 
Fin