Mamie

Jamais je n’aurais cru trouver le bonheur un jour. Pour la première fois de ma vie, je me sens enfin pleinement heureuse! À peine trente minutes plus tôt, Monsieur le maire présidait la cérémonie de mariage qui nous liait l’un à l’autre Pierre-Luc et moi en présence de deux témoins. Nous roulions maintenant en direction de la maison.
Quelques parents et amis nous attendaient chez Mamie et dès notre arrivée, je reçu dans mes bras le plus beau, le plus merveilleux cadeau, une petite fille… ma fille! Je ne l’avais pas revue depuis trois mois. Mon médecin m’avait conseillé de prendre des vacances pour faire le point sur ma vie, car je frôlais la _dépression. Je l’avais donc confié à Mamie qui ne demandait qu’à jouer la grand-maman gâteau quelques temps. Aujourd’hui, je retrouvais enfin mon bébé. Le temps m’avait semblé bien long sans elle. Comme elle avait changé!
Mia connaissait très bien Pierre-Luc, le fils de Mamie et tous les deux _s’entendaient à merveille. Il l’avait trimballé partout lors de mon séjour à la montagne. Il la trouvait adorable et l’aimait comme sa fille. Mia n’avait pas encore trois ans, mais s’exprimait assez bien pour son âge.
- Maman, est-ce que Perre-Lut est mon papa ? Il me l’a pomis !
- Oui ma chérie, Pierre-Luc est maintenant ton papa.
- Mon papa pou de vrai ?
- Bien sûr !
Mia se mit alors à rire et tendit les bras vers Pierre-Luc en chantonnant :
- Tu es mon papa, tu es mon papa... !
Je sursautai en entendant les invités éclater de rire à leur tour en voyant la petite si gaie. Émue aux larmes, j’avais presque oublié qu’ils étaient présents.
Après le dîner, je montai troquer ma robe de mariée pour une tenue de voyage soigneusement préparée par Mamie. Seule dans ma chambre, les souvenirs affluèrent à ma mémoire comme pour me faire apprécier davantage la vie paisible que serait la mienne désormais. Je fis un retour de seize ans en arrière alors que je n’avais que quatre ans.
Malgré mon jeune âge à cette époque, les souvenirs de cette journée restent intacts. J’entends toujours frapper à la porte et je revois mon père se précipiter pour aller ouvrir. Je n’eu que le temps d’apercevoir un policier avant que mon père ne tire la porte derrière lui. Je n’entendais que des murmures. Soudain, après quelques minutes de silence, mon père est entré dans la maison en hurlant le nom de ma mère, se frappant la tête de ses deux poings. Il criait toujours lorsqu’il sorti de la maison en courant. Ce fut la dernière image que je gardai de lui et pour cause. Je sus plus tard par des voisins, amis de mes parents, qui m’avaient retrouvée tapie derrière un fauteuil, ce qui s’était passé.
C’était un beau dimanche ensoleillé et maman était allée se baigner avec des amis. Papa avait préféré rester à la maison et nous jouions quand on frappa à la porte. Le policier que j’avais entrevu, annonçait à mon père que maman avait disparue dans l’eau et que des plongeurs venaient de la retrouver, trop tard hélas.
La plage se trouvait quelques rues plus loin et sans réfléchir, oubliant ma présence, mon père s’était précipité dans l’espoir probable qu’il découvrirait que tout ceci n’était qu’un mauvais rêve. Malheureusement, l’ambulance qui conduisait ma mère à l’hôpital heurta de plein fouet mon père qui ne voyait rien que son immense chagrin. Il n’eut que le temps de se souvenir qu’il m’avait _laissé seule à la maison et prononça mon nom avant de rendre son dernier souffle. Les Desmarais avaient compris la prière de mon père et s’empressèrent de venir me chercher. D’abord confus de ne pas me trouver, ils furent soulagés d’entendre mes pleurs étouffés.
Il ne me restait pour seuls parents qu’un oncle éloigné qui avait peine à faire vivre ses sept enfants et mon grand-père paternel qu’un accident de travail avait _rendu paraplégique. Les Desmarais qui étaient très près de mes parents m’avaient donc recueilli et finalement adopté. Aujourd’hui je réalise mon ingratitude envers eux. Ils n’ont jamais marqué de différence entre leurs deux enfants et moi. Ils me prodiguaient autant d’affection qu’eux et je ne manquais de rien matériellement. Je recevais autant de présents aux occasions que Myriame et Lucas, mes frère et soeur adoptifs. Pourtant, le sentiment d’injustice d’avoir perdu mes parents persistait et prenait de l’ampleur avec les années.
J’adorais cette famille, mais malgré tous mes efforts, je ne pouvais empêcher la révolte de s’installer en moi. C’est à cette époque que je rencontrai François-Claude. Je venais de fêter mes dix-sept ans et me sentais prête à m’attacher à n’importe qui du moment qu’il n’avait d’affection que pour moi, tout comme mes parents qui n’avaient que moi à aimer.
Tout en poursuivant mes études, je travaillais depuis peu dans une boutique de prêt-à-porter quand je le vis pour la première fois. Les filles avec qui je travaillais en parlaient souvent, mais jusqu’alors, je ne l’avais jamais rencontré. C’était un homme d’environ trente-cinq ans. Sans être d’une beauté remarquable, il avait un charme indéniable. Son élégance dénotait un goût de qualité. Au premier regard, une vive émotion m’envahie. J’eus l’impression qu’il n’avait d’yeux que pour moi, ce qui me flatta au plus profond de mon être.
Par la suite, je le croisai souvent en fin de journée. Il passait prendre madame Guérin, la patronne de la boutique, tous les mercredis et les vendredis. Chaque fois, il me souriait et je me sentais rougir jusqu’à la racine des cheveux. À ce jour, il ne m’avait jamais adressé la parole.
Un vendredi, ma journée de travail terminé, en sortant de la boutique, je constatai qu’il n’était pas devant la porte. Malgré moi, mine de rien, je le cherchai des yeux. Constatant son absence, une pointe de déception m’envahit. Je ne pouvais le chasser de mon esprit en me rendant à l’arrêt d’autobus. Soudain, une main se posa sur mon épaule et je sursautai.
- Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous effrayer !
-Que faites-vous là ?
- Je vous attendais. Depuis longtemps je désire vous parler. J’espère que cela ne vous choque pas !?
Mon cœur ne fit qu’un bond. L’homme que j’aimais secrètement s’intéressait à moi, orpheline et simple vendeuse. Jeune et inexpérimentée, je crus vraiment à l’amour véritable.
- Annie, je…
- Vous savez mon nom !?
- Mine de rien, je me suis renseigné auprès de ma cousine, madame Guérin. Vous permettez que je vous appelle par votre prénom qui vous va à ravir ?
- Ou…oui !
Je me dis qu’il devait s’intéresser à moi depuis un moment puisqu’il avait pris la peine de s’informer de moi auprès de madame Guérin. Je fus impressionnée, je n’avais pas l’habitude de côtoyer des hommes. De loin, j’aperçu l’autobus qui tournait à l’angle de la rue. J’étais triste de devoir quitter monsieur Rancourt si tôt, nous n’avions pas eu le temps de faire vraiment connaissance. Je ne sais s’il perçu ma déception, mais quoi qu’il en soit, il s’empressa de m’inviter à dîner. Il me prit vraiment au dépourvu et gênée à l’idée qu’il avait pu lire dans mes pensées, je me mis à balbutier :
- Je ne sais pas, je… je ne vous connais pas !
- S’il n’en tient qu’à ça je me présente, François Claude Rancourt, géographe de métier et décorateur par temps libre. Il me tendit la main et de nouveau, je rougis. Je m’en voulais de ma timidité.
- Je ne suis pas vêtue pour un dîner, je ne sais…
- Vous êtes très bien ainsi, cette robe vous va à ravir !
Je savais qu’il disait cela pour mettre à l’aise, mais le compliment me toucha tout de même.
- Puis j’ai le devoir de vous ramener puisque vous venez de rater vos autobus par ma faute. Ajouta-t-il l’air moqueur.
Tentée par son invitation, je finis par accepter. Le dîner fut joyeux, tout en discutant de nos vies respectives, des regards intenses s’échangèrent au-dessus des chandelles et des verres remplis de champagne pétillant. Je le trouvais sublime, ses récits avaient l’art de me faire voyager.
En me raccompagnant à la maison, il me raconta une anecdote survenue lors d’un voyage au Congo qui me fit bien rire. La soirée s’acheva sur cette note de gaîté. Avant de me quitter, il me proposa un pique-nique en tête à tête le dimanche suivant.
Depuis deux mois que François Claude et moi nous fréquentions, il s’était toujours montré attentionné et divertissant. Mon amour pour lui grandissait de jour en jour. Je ne pouvais croire que c’était réciproque. J’étais persuadée qu’il me considérait comme une amie tout au plus. Puis un jour, alors que nous contemplions les mouvements de la mer, il me pris dans ses bras et m’embrassa passionnément. Le cœur battant et le souffle court, je me laissai envahir par ses caresses. Lorsqu’il commença à retirer mes vêtements, j’eu un mouvement de pudeur que ses mots tendres balayèrent rapidement.
Je ne saurais dire combien de temps s’était écoulé lorsque je retrouvai ma lucidité. J’étais heureuse de constater que François Claude partageait mes sentiments, mais mon bonheur était taché du regret de lui avoir cédé au premier contact. Je n’avais que dix-sept ans, sentimentale et grande rêveuse, je n’étais toutefois pas préparée à vivre une telle relation. J’étais confuse et François Claude la remarqua.
- Pardonnes-moi Annie, je n’aurais pas dû. Tu es presque une enfant et moi j’ai trente-six ans. Tu es si belle, je me suis laissé emporter par ton sourire, ta fraîcheur !
- Je ne suis plus une enfant et je t’aime !
Il me reprit dans ses bras, mon regret se dissipa peu à peu et je m’endormi. L’aube pointait à l’horizon lorsqu’une fraîche brise me réveilla. J’étais seule. Paniquée, je cherchai François Claude du regard, mais la plage était déserte. Il m’avait abandonné, seule avec mon grand rêve d’adolescente. Les larmes aux yeux, je courus jusqu’à la maison, espérant arriver avant le réveil de mes parents adoptifs. Normalement, ils se couchaient tôt. Sachant que je retrais toujours à l’heure, ils me faisaient confiance. Ils ne s’étaient peut-être pas aperçus de mon absence. Peine perdue, rentrant dans la maison sans bruit et à bout de souffle, je constatai que ceux-ci m’attendaient de pieds fermes. L’air mauvais, papa Paul, comme je l’avais toujours appelé, s’approcha de moi. Pour la première fois de ma vie, je reçus une gifle qui m’ébranla. Chancelante, je me raccrochai tant bien que mal au chambranle de la porte. Le premier surpris par son geste de violence, mon père recula d’un pas, calmé. Dans son regard, la colère faisait place au chagrin.
- Que faisais-tu dehors toute la nuit ?
- Nous avons eu une panne et…
À la honte d’avoir cédé à la passion et de décevoir mes parents, s’ajouta celle de leur mentir ouvertement. Ils ne furent pas dupes.
- Une panne !? Tu ne pouvais trouver meilleure excuse ma fille! Tu as passé la nuit avec François Claude n’est-ce pas ?
Incapable de prononcer un seul mot, j’opinai de la tête. À ce moment, je crois que j’aurais pu me cacher dans un trou de souris pour me soustraire de leurs regards. Maman se mis à pleurer silencieusement et papa Paul prit un temps de réflexion qui me parut une éternité. Ce silence me pesait. Qu’allait-il se passer ? J’appréhendais le moment du verdict et avec raison, car celui-ci fut sévère. Sa décision prise, il reprise la parole, la voix cassée.
- J’avais tant espéré me tromper, mais je constate qu’il n’en est rien. Je suis vraiment navré car nous t’aimons et avions confiance en toi. Chez moi, il n’y a jamais eu de telle situation et je ne l’accepterai jamais. Puisqu’il en est ainsi, je te prierai de quitter cette maison immédiatement après le petit déjeuné. Maman le regarda les yeux hagards.
- Paul, tu ne peux faire ça !
- Je regrette mais je ne reviendrai pas sur ma décision. J’ai des amis qui ont un petit logement à louer, il est libre depuis un moment, je vais leur téléphoner et les aviser que tu en prendras possession dans la matinée s’ils cherchent toujours un locataire. Je paierai six mois de loyer d’avance et il va sans dire que je t’aiderai jusqu’à ce que tu termines tes études et trouves un emploi à plein temps.
- Papa Paul je t’en pris !
- Il n’y a rien à ajouter, montes préparer tes affaires.
Alors que je m’affairais dans ma chambre, je les entendis discuter, mais ne pouvais saisir que quelques bribes de la conversation. Suffisamment pour comprendre que maman tentait de le faire revenir sur sa décision.
Je n’avais pas l’intention d’attendre le petit déjeuner et encore moins l’argent de papa Paul. Vu les circonstances, je préférais éviter de me retrouver face à la famille. Je ramassai l’essentiel de mes affaires et lorsque ma valise fut bouclée, j’entrepris de m’éclipser en douce. Les jambes tremblantes et la mort dans l’âme, je me retrouvai dans la rue avec pour seules compagnies mon chagrin et ma honte.
J’errai dans les rues ne sachant que faire. Je réalisais que j’avais agis sur un coup de tête, mais ne pouvais me résoudre à rebrousser chemin. Une seule personne pouvait peut-être m’aider désormais, une compagne de travail avec qui je m’entendais assez bien. Je savais qu’elle travaillait ce jour-là et me rendis à la boutique. Celle-ci, désolée de ce qui m’arrivait, accepta de m’héberger quelques temps. J’étais soulagée et promis de ne pas l’encombrer. Elle me remit les clés de l’appartement et me pria de m’installer dans la chambre bleue et de faire comme chez moi en attendant son retour. Je lui étais reconnaissante et l’embrassai avant de la quitter.
Tout en rangeant les quelques vêtements qu’avait pu contenir ma petite valise, je songeai à François Claude. Quel sale individu ! Mais tout au fond de mon cœur, l’amour persistait. Je tentai de le disculper en lui cherchant des excuses. Peut-être avait-il une bonne explication. Toutefois, il n’était pas question que j’aille le voir chez lui. Je le reverrais sûrement à la boutique et il s’expliquera. Tout s’arrangerait de ce côté. En ce qui concerne ma famille adoptive, jamais je n’aurais le courage de les revoir. Après ce qu’ils avaient fait pour moi durant toutes ces années, je ne pourrais plus les regarder dans les yeux. En une nuit, j’avais perdu ma seule famille, mon foyer, mon estime et peut-être mon amour. Sans compter que je devrais cesser mes études pour travailler à plein temps. Quel gâchis !
Je n’étais plus à l’emploi de madame Guérin qui avait refusé de me prendre à plein temps, j’avais donc trouvé une place dans une manufacture de vêtements. L’adresse m’avait été fournie par Maryse qui avait accès aux dossiers fournisseurs de la boutique. J’avais prié celle-ci de ne révéler à personne mon adresse ainsi que mon lieu de travail.
Je ne restai pas très longtemps chez Maryse. Deux semaines plus tard, je croisai François Claude qui venait prendre livraison de la marchandise commandée par sa tante. Il s’excusa de m’avoir abandonnée sur la plage, mais ne me fournit aucune explication et je n’insistai pas. Il était là enfin ! Deux jours plus tôt, il s’était présenté chez papa Paul pour me voir. On lui avait répondu que je n’habitais plus là et que ceux-ci me recherchaient.
Il m’invita à dîner et nous discutâmes de ma situation. Je crois qu’à ce moment là il avait vu une bonne affaire, mais mon manque d’expérience ne me permis pas de le détecter. Il me proposa d’aller habiter chez lui et me promis de m’épouser dès que j’atteindrais mes dix-huit ans, ce qui n’allait pas tarder. C’était plus que je n’avais rêvé ! Je contournai la table pour me jeter dans ses bras. N’eut été les ponts coupés avec ma famille, j’aurais été toute à fait heureuse.
Le week-end suivant, je remerciai chaleureusement Maryse de l’aide et le soutient qu’elle m’avait apporté, sans elle je n’aurais su que faire. François Claude vient me chercher et je m’installai chez lui.
Après les premières semaines d’euphorie, je commençai à déchanter. J’avais la certitude maintenant que j’étais enceinte et le lui avais dit. Depuis, il quittait la maison tôt le matin pour ne rentrer qu’à la nuit tombée. Il ne rentrait que pour dormir sur le canapé et n’avait jamais reparlé mariage bien que la date de mon anniversaire de naissance approchait à grands pas.
J’en étais à mon quatrième mois de grossesse lorsque je me résolu à aborder le sujet.
- François Claude je dois te parler.                      
- Une autre fois, je n’ai pas de temps à perdre !
- Tu vas quand même m’écouter.
Surpris, il se laissa choir dans son fauteuil. J’avais enfin son attention.
- Ça va, je t’écoute.
- François Claude, quand tu m’as proposé te m’installer chez toi, tu as dit que tu m’épouserais dès…
Il éclata d’un rire cynique qui me glaça le sang.
- T’épouser ? Tu te moques de moi ! Je te fais la charité, tu abuses de mon grand cœur depuis plus de trois mois et maintenant, tu voudrais que je t’épouse !? Tu te trompes ma petite. Si un jour j’ai envie de me mettre la corde au cou, ce ne sera certainement pas avec une gamine comme toi.
- Mais François Claude, je vais avoir un bébé… un enfant de toi !
- T’imagines-tu vraiment me faire avaler ça ? Si tu ne sais pas qui est le père, ce n’est pas une raison pour que j’en assume la responsabilité !
- Comment peux-tu dire ça ! Il n’y a eu que toi, il n’y a pas d’erreur possible !
Je courus m’enfermer dans la chambre et m’effondrai en larme sur le lit. Comment pouvait-il douter de sa paternité ? Je l’avais tant aimé ! Je réalisais enfin ma naïveté. Je n’avais été qu’une passade. Enceinte, je n’avais plus aucun attrait pour lui, je ne lui apportais que des complications. Plus rien ne me retenait dans cette demeure et dès que j’eus trouvé à me loger dans une petite pension de famille, je m’empressai de m’y installer.
Presque simultanément, à la manufacture on me congédia sous prétexte que je n’étais pas assez rapide. J’appris plus tard que François Claude et sa chère tante avaient menacé de s’approvisionner ailleurs s’ils persistaient à m’employer.
Étant épuisée des situations brouillées, je me fis un devoir de tout expliquer à madame Grenon la propriétaire de la petite pension de famille. J’avais quelques économies et payai deux mois de loyer à l’avance espérant trouver un nouvel emploi le plus tôt possible. Celle-ci se montra très compréhensive et m’écouta sans m’interrompre, à la suite de quoi elle me prit la main. Son sourire rassurant me mit en confiance. Constatant que j’avait terminé mon récit elle s’écria :
- Ah ! Ça tombe bien ! Je songeais justement à prendre une aide pour les travaux domestiques. Je vieillis et je n’ai plus la résistance de mes vingt ans. Si ça t’intéresse, je t’offre la place. Le salaire n’est pas très élevé, mais tu seras nourrie et logée.
C’était inespéré ! Que demander de plus lorsqu’on a l’art de se mettre dans des situations impossibles ? Je lui étais vraiment reconnaissante de sa générosité. J’étais persuadée qu’elle ne créait ce poste que pour moi.
Les journées s’organisèrent. En fait de travail, c’était plutôt une partie de plaisir. Madame Grenon riait toujours ce qui avait le don de me divertir et me faire oublier mes problèmes. Elle m’envoyait souvent faire les courses prétextant que la marche était bénéfique durant une grossesse. Je ne faisais que des petits travaux et ma santé que les soucis avaient quelque peu détériorée s’améliora.
Madame Grenon m’avait retenue une place dans un institue pour mères célibataires et lorsque arriva la date fatidique de l’accouchement, demanda à son fils Pierre-Luc de nous y accompagner elle et moi.
Ma fille naquit dans d’excellentes conditions. À l’institue, on m’appris tout ce que je devais savoir et lorsque je retournai à la maison, j’étais mieux armée pour faire face à mes nouvelles responsabilités.
Madame Grenon avait envoyé Pierre-Luc nous prendre à l’institut et nous attendait sur le perron. Elle nous accueillit à bras ouverts. Quelle femme charmante !
Durant mon séjour à l’institut, elle avait aménagé une chambre pour le bébé avec l’aide de Pierre-Luc avec tous les meubles qu’elle avait conservé durant toutes ces années dans l’espoir de les utiliser pour ses petits enfants.
- Mais comme mon fils ne semble pas pressé de fonder une famille et me faire grand-mère, la petite peu bien profiter de tout ceci ! Je me suis beaucoup attachée à toi et Mia sera comme ma petite fille si tu le permets ! Elle est tellement mignonne que j’en suis déjà gaga ! Haha !
À partir de ce moment, elle insista pour que je l’appelle Mamie, ce qui me procura un énorme sentiment d’appartenance à la famille.
Maintenant pleine d’énergie et de reconnaissance, je m’occupai de plus en plus de la pension afin de libérer Mamie des plus lourdes corvées et lui prouver ma reconnaissance. Mamie en profitait pour s’occuper de Mia et la gâtait outrageusement. Mais je ne songeais nullement à m’en formaliser car contrairement à certains parents et grand-parents, Mamie savait quand s’arrêter. Je l’aimais énormément! Parfois, malgré tout l’amour que je portais à Mamie, je regrettais que ce ne fût pas ma mère qui fut là à nos côtés. Mais ces instants de regret étaient passagers, Mamie savait détecter ses moments et atténuer ma douleur par des gestes ou des paroles réconfortantes. Elle était persuadée qu’un jour, je reverrais mes parents adoptifs.
Entre les boires de ma fille et les heures de travail, nous prenions du temps pour nous divertir et les week-ends, Pierre-Luc participait à nos dîners suivis de jeux de société ou encore, nous accompagnait lors de nos escapades dans les grands magasins. Je m’habituai à sa présence et commençai à le trouver d’une gentillesse à toute épreuve. Celui-ci tenait beaucoup de sa mère.
Le temps passait et Mia devenait de plus en plus attachante. Comme j’étais très prise par le bon fonctionnement de la pension, parfois, il m’était impossible de promener ma fille. Mamie insistait pour que je sorte un peu, mais je répugnais à la laisser avec tous les travaux sur les bras. Un jour, Pierre-Luc qui adorait la petite, me demanda la permission de l’emmener au zoo. Je n’y voyais aucune objection, cela ferait du bien à ma fille. Je regrettais simplement de ne pouvoir l’y accompagner moi-même, mais il n’était pas question de laisser la pension malgré les protestations de Mamie.
Les week-ends suivants, il l’amena au parc, en bateau, à la ferme, etc… Un jour, il la ramena barbouillée de chocolat, à cheval sur ses épaules. Elle riait comme seule savent le faire les enfants. Elle avait alors deux ans. Je ne pu m’empêcher d’éclater de rire à mon tour tant elle était drôle à voir, malgré tout, je ne pu passer outre.
- Pierre-Luc, il ne faut pas la gaver de chocolat, cela pourrait la rendre malade ! On voit que vous n’avez pas l’habitude des enfants.
- Désolé ! J’espère qu’elle ne le sera pas, je ne me le pardonnerais pas ! Je vous promets d’être plus raisonnable à l’avenir. Annie, il y a longtemps que je veux vous dire… je vous aime depuis le premier jour. Accepteriez-vous de…
- Non Pierre-Luc, pas ça entre nous. J’aimerais conserver notre amitié intacte.
Oui, j’avais deviné qu’il avait des sentiments à mon égard, mais il n’était pas question que je me laisse prendre au piège une seconde fois. Bien sûr, j’aimais Pierre-Luc comme on aime un grand frère, mais cela s’arrêtait là. Il changea de sujet de conversation.
- J’aimerais amener Mia à la foire demain, voulez-vous nous accompagner ?
- Merci, mais c’est impossible. J’ai un tas de choses à faire.
- Annie ! Vous ne prenez jamais de repos et puisque demain c’est dimanche, il n’y aura pas trop à faire ici. Maman ne demande pas mieux que de vous voir vous divertir un peu. Il insista tant et si bien que je fini par accepter.
Ce furent des moments merveilleux. Pierre-Luc se montra très attentionné envers ma fille et moi. Lorsque ses grands yeux sombres fixaient les miens ou que sa voix douce me racontait les tours que Mia lui jouait lors de leurs sorties en mon absence, j’étais émue, mais pour rien au monde je n’aurais voulu le lui faire voir. Et pourtant… mais non Pierre-Luc était un ami, un grand frère. Je ne savais plus que penser et la tête me tournait.
- Pierre-Luc, je rentre !
- Que ce passe-t-il ? J’ai fais quelque chose qui ne vous a pas plu ?
- Non, j’ai un peu mal à la tête.
- Dans ce cas, je vous ramène. Probablement que vous avez perdu l’habitude de tout ce bruit et de la foule. Je suis désolé !
- Ne vous sentez pas coupable, vous n’y êtes pour rien. Continuez avec Mia, elle serait déçue de quitter maintenant. Je peux très bien rentrer seule.
- Je ne peux vous laisser rentrer seule Annie !
- J’ai justement besoin d’être un peu seule. Ne vous inquiétez pas pour moi. Je vous verrai plus tard.
De retour à la maison, je me rendis directement à ma chambre et m’allongeai sans même retirer mon manteau. Mon mal de tête s’intensifiait et je n’arrivais pas à remettre de l’ordre dans mes idées.
Mamie devina que quelque chose n’allait pas. Frappant légèrement à ma porte, elle demanda d’une voix inquiète :
- Annie tu as l’air bouleversée ! Que se passe-t-il ? Est-ce que Pierre-Luc se serait montré incorrect ?
- Oh non Mamie ! Ce n’est pas ça du tout, au contraire !
- Alors je crois savoir ce qui te bouleverse tant. Tu es amoureuse de mon fils, mais tu refuses de te l’avouer. Je comprends très bien après ce que tu as vécu. Pierre-Luc t’aime sincèrement ainsi que Mia. Un jour ta confiance reviendra et tu seras heureuse.
Je ne répondis pas. J’avais un peu honte de ne pas accorder plus de confiance au fils de ma bienfaitrice. Mamie sortit sans ajouter un mot.
Mon incertitude grandit au fil des jours. Je m’interrogeais sans cesse sur mes sentiments, sans y trouver de réponse. Je devenais irritable et sans indulgence pour les gens qui m’entouraient et m’aimaient, ce qui contribua à accentuer mon malaise. Mamie déployait des trésors de patience.
Ces sautes d’humeurs tendaient l’atmosphère et entraînaient pour moi des migraines de plus en plus insupportables. Il me fallait réagir et sous les conseils de Mamie, je décidai de consulter un psychologue.
Lorsque j’eus vidé mon trop plein de frustrations et d’angoisses, en passant par toutes les émotions, le docteur Beaudry, d’une voix calme prit la parole :
- Votre problème date de plus loin que vous ne le pensez. Vous avez besoin d’aide. Je pourrais vous prescrire des médicaments anti-dépressifs, mais ce ne serait pas la solution à vos problèmes. Je connais un endroit de retraite qui vous conviendrait tout à fait. Il y a un excellent psychologue attaché à cet établissement qui pourrait vous aider. Vous n’avez que vingt ans, mais la perte de vos parents, votre expérience désastreuse et vos grandes responsabilités vous anéantissent. Il vous faut remettre les choses à leur place si vous voulez vivre heureuse. Si vous acceptez de suivre un traitement et de confier votre petite fille pour quelques mois, disons trois mois et on verra après, je vous réserve une place dès maintenant, et vous partez le plus tôt possible. Je pense que votre Mamie serait tout disposée à prendre en charge la petite pour quelque temps.
- Je ne sais si je peux laisser ma fille…
- Allons, vous êtes capable d’un peu de courage pour un avenir plus serein non ? Il ne s’agit pas que de vous, mais de tout votre entourage en particulier votre fille. Si vous ne vous prenez pas en main dès maintenant, elle en souffrira un jour assurément. Vous-même, ne méritez-vous pas d’être heureuse ?
- Vous avez raison, je veux bien essayer.
De retour à la pension, je fis part à Mamie et Pierre-Luc des recommandations du docteur Beaudry et tout fut organisé en un rien de temps. Je partis donc pour trois mois ou plus si mon état ne s’améliorait pas assez rapidement.
Je fus tirée de ma rêverie par Pierre-Luc qui entrait dans la chambre.
- Annie tu rêves ou quoi ? Nous commencions à nous inquiéter, nous t’attendons depuis plus d’une heure et tu n’es pas encore prête !
- Une heure !? Il me semble que je suis montée il y a à peine dix minutes non ?
- Hum ! Je me demande si tu m’aimes ! Tu ne sembles pas très pressée de me rejoindre.
- Idiot ! Tu sais bien que je t’aime !
- Je te donne encore cinq minutes après quoi je t’enlève, vêtue ou non !
Il m’embrassa et sortit de la chambre en riant.
Tout en retirant ma robe de mariée, je me replongeai dans mes pensées. Cette fois, je revis Pierre-Luc lorsqu’il me rejoignit à l’improviste à la montagne.
Depuis deux mois et demi que j’étais en retraite et que je voyais le docteur Parent, mon psychologue, je commençais à me sentir beaucoup mieux. Nous avions fait un retour sur ma vie et je comprenais mieux mes craintes et mes réticences. Celui-ci parvenait à me faire sortir de ma coquille.
Nous avions eu une rencontre une heure plus tôt et maintenant j’étais étendue au soleil, un livre à la main, n’arrivant pas à m’y intéresser lorsque des pas attirèrent mon attention derrière moi.
- Bonjour !
Je me retournai vivement en entendant cette voix chaude que j’aurais reconnu entre mille.
- Pierre-Luc ! Quelle surprise !
- Comment allez-vous ? Mia va bien et Mamie ?
- Mia et maman vont très bien. Vous leur manquez, mais maman rassure Mia en lui expliquant que vous aviez besoin de repos et que vous pensez toujours à elle. Elle lui explique que vous serez bientôt de retour. La petite est intelligente et comprend que sa maman sera là bientôt. Ne vous inquiétez pas !
Il fit une pause puis repris d’un seul souffle :
- Annie, voulez-vous m’épouser ? 
- Pierre-Luc, c’est impossible !  
- Est-ce que vous m’aimez Annie ? 
- Vous ne savez rien de moi !  
- Si je sais ! Après votre départ, me voyant si malheureux, maman m’a tout raconté malgré la promesse qu’elle vous avait fait de ne rien révéler. Ne lui en voulez pas Annie, elle ne veux que notre bonheur.  
J’avais été élevée dans une famille respectant encore les convenances. Pour cette raison, mon incartade avait entraîné mon départ de la maison familiale. Papa Paul m’avait jugé indigne de partager son toit. Me sentant souillée, j’avais laissé croire que j’étais veuve. Plusieurs fois l’envie de me confier à Pierre-Luc m’avait effleuré, mais la crainte de perdre son amitié m’en avait dissuadé.
- Elle vous a tout raconté et vous êtes tout de même prêt à m’épouser !?
- Annie, voyons vous étiez si jeune, on vous a abusée. Puis à notre époque, cela n’a plus autant d’importance, vous n’êtes pas la seule dans cette situation. Que vous soyez mère célibataire ne mérite pas qu’on vous jette la pierre.
- Ce n’est pas l’avis de papa Paul !
- Il a d’autres principes, mais je suis persuadé que leurs sentiments n’ont pas changé à votre égard. Vous devriez même leur rendre visite. Ils doivent s’inquiéter.                    
         Soulagée, je me jetai contre sa poitrine ne sachant si je devais rire ou pleurer. Loin de lui, j’avais découvert que sa présence me manquait. Mon amour pour lui grandissait. Lors de mes rencontres avec le docteur Parent, nous avions abordé ce sujet. J’avais fini par admettre était tout pour moi.
- J’accepte Pierre-Luc, je t’aime tant !
- Ma chérie enfin ! J’attendais ce moment depuis notre première rencontre.
Il pris mes lèvres et ce baiser fût plein de promesses. Je ne pouvais me tromper cette fois, Pierre-Luc était bien l’homme de ma vie.
- Je vais préparer ma valise, je rentre avec toi.
- Non Annie, Malgré notre hâte de te voir réintégrer le bercail, ce serait prématuré. Il te reste un mois, tu dois poursuivre tes rencontres avec le docteur Parent. Ne t’inquiète pas, si tu permets, je profiterai de ce temps pour tout préparer avec l’aide de maman. Je reviendrai te chercher le moment venu. Es-tu d’accord ? 
- Ce sera long, mais tu as raison. Je vais t’attendre impatiemment !  
- Voilà quelque chose qui devrait te faire patienter un peu.
Il sorti de sa poche une magnifique bague de fiançailles qu’il glissa à mon doigt me promettant de toujours nous aimer Mia et moi.
J’étais debout depuis l’aube lorsque Pierre-Luc revient me chercher. Trop heureuse, je n’avais pas fermé l’œil de la nuit, mais je me sentais fraîche et sereine comme si j’avais dormi des heures. La veille, j’avais fait mes adieux au docteur Parent et l’avais remercié car celui-ci m’avait beaucoup apporté. J’étais maintenant prête à affronter la vie. Il m’avait invitée à le contacter sans faute si le besoin s’en faisait sentir et je lui en étais reconnaissante.
Mon fiancé me présenta une superbe robe de mariée qu’il me pria d’enfiler sans tarder.
- Nous allons directement à la mairie. Deux de mes copains nous y attendent, ils nous servirons de témoins, si tu es toujours d’accord pour m’épouser bien sûr.
- Comment peux-tu en douter une seule minute !
Voilà ! J’étais enfin prête pour notre voyage de noce. Je m’apprêtais à descendre lorsqu’on frappa à la porte de ma chambre. J’ouvris et restai figée.
- Maman, papa Paul… !
- Annie enfin ! Nous sommes désolés d’avoir manqué la réception. Nous arrivons tout juste de voyage et l’avion avait du retard. Oh ma chérie nous t’avons tellement cherché !
Maman fondit en larmes. Papa Paul m’expliqua que le jour de mon départ précipité, maman avait réussi à le convaincre de me garder à la maison, mais lorsque qu’elle monta à ma chambre pour m’annoncer la nouvelle, j’avais déjà disparu. Ils m’avaient recherché partout, mais j’avais tout fait pour que personne ne me retrouve. Puis, il y a trois semaines, Mamie avait pris l’initiative de les contacter. Constatant leur réel chagrin, elle leur avait tout raconté et les avait inviter pour le mariage.
Je regrettais le temps perdu, si j’ai pu savoir. Mais nous étions enfin réunis et tenant chacun d’un par le bras, je descendis l’escalier, fière et rayonnante. Un tonnerre d’applaudissement nous accueillit. Une autre surprise m’attendait. Au pied de l’escalier, je reconnus Myriame et Lucas mes frère et sœur. Quel bonheur ! Toutes les personnes que j’aimais le plus au monde étaient réunies pour cette journée mémorable.
Mamie n’avait pas présenté ma fille à mes parents, elle avait préféré attendre après nos retrouvailles et me laisser ce plaisir. Je présentai donc Mia à ses grands-parents qui en furent bouleversés. Alors que nous discutions dans la chambre, Mia avait fait la connaissance de sa tante et son oncle, ravie de leur attention.
L’heure du départ avait maintenant sonné. Nous avions fait le tour des invités pour les saluer et les remercier. J’aurais aimé rester d’avantage avec ma famille que je venais tout juste de retrouver, mais je savais que désormais, je les reverrais autant les fois que je le désirais. Je promis de passer les voir dès notre retour.
Comme Pierre-Luc savait que je ne pourrais laisse ma fille une seconde fois, il avait demandé à Mamie de la préparer pour le voyage. Sur le seuil de la porte, Pierre-Luc m’embrassa tendrement. Mia s’impatienta.
- Vous m’emmenez ou je reste ?
Éclatant de rire, Pierre-Luc jucha la petite sur ses épaules comme il avait l’habitude de le faire.
- Bien sûr que nous t’emmenons ma Princesse !
Il galopa jusqu’à la voiture et je les suivi en riant. J’envoyai un dernier baiser à ma famille et Mamie.
Chère Mamie, jamais je ne la remercierai assez pour tout ce qu’elle a fait pour moi et Mia. Merci Mamie, je t’aime tant !
 
 
Fin