Ne perdons pas espoir

 

- Allo ma Puce ! As-tu bien dormi ?
Il me pris dans ses bras et voulu m’embrasser, mais je me dégageai avec irritation et subitement, me mis à pleurer. Alain en resta bouche bée. Depuis trois ans que nous étions mariés, jamais il ne m’avait vu dans cet état. J’avais l’habitude de rire pour un rien et même de chanter en accomplissant les tâches quotidiennes.
C’était ma jovialité naturelle qui avait d’abord retenu son attention et réciproquement puisque lui-même mettait du cœur à l’ouvrage et savait prendre la vie en riant.
La seule ombre au tableau ; nous désirions ardemment un enfant qui ne semblait pas pressé de venir combler notre couple. Dès le début de notre union, nous avions prévu une chambre d’enfant dans la petite maison que mes parents nous louaient à un coût dérisoire. Mais la porte de cette pièce en restait désespérément close.
Comme nous étions très jeunes, nous gardions confiance en l’avenir. Le médecin nous encourageait en nous assurant que rien ne s’opposait à une grossesse. Je ne sais pourquoi ce matin, dès mon réveil, je n’avais eu que cette idée en tête. Je me sentais lasse et une migraine me tambourinait les tempes, me donnant l’impression de n’avoir pas fermé l’œil de la nuit.
Alain s’approcha de moi et me pris doucement par les épaules. Je le sentais désemparé, un peu maladroit face à mes larmes. Je ne l’avais pas habitué à un tel débordement. Finalement, il opta pour le silence et me serra de ses bras protecteurs. Mes larmes se tarirent enfin. Le regardant dans les yeux, je lui dédiai mon plus beau sourire pour le rassurer. Cette saute d’humeur m’inquiéta un peu, mais je l’oubliai rapidement et la journée se passa dans le calme.
Le surlendemain, je me réveillai en sursaut et couru à la salle de bain. Alain m’y rejoignit apparemment inquiet.
- Que ce passe-t-il Suzie ? Depuis trois jours, je te trouve un peu bizarre ! Je ne t’ai jamais vu ainsi !
- Je n’en sais rien, ce doit être cette chaleur ! Je me sens un peu étourdie.
- Tu devrais consulter le médecin.
- Pour un simple étourdissement ! J’aurais l’air de quoi ?
- Écoutes…
- Pas question, n’en parle plus ! D’ailleurs c’est déjà passé. (De nouveau cette irritation).
Alain n’insista pas, mais j’avais dû le peiner, car, pour la première fois, il partit sans m’embrasser. Tout en buvant mon café, je me demandais qu’elle mouche m’avais piquée. Je regrettais de m’être emportée et pour me faire pardonner, je décidai de consulter mon médecin.
 
Je retirais tout juste le rôti du four quand j’entendis tourner la clé dans la serrure. Je m’empressai d’allumer les bougies sur la table dressée et sorti le vin du réfrigérateur. J’avais revêtu ma robe bleue qu’Alain aimait tant et me précipitai à sa rencontre. Il m’embrassa avec passion et je sus que lui aussi avait regretté la petite scène du matin.
Quand il pénétra dans la salle à dîner, il laissa échappé un long sifflement, l’air ébahi.
- Mais c’est la fête ?
- J’aimerais que tu me pardonnes ma mauvaise humeur, je regrette tellement de t’avoir parlé sur ce ton !
- Oublies ça ! Je ne souhaite que ton bonheur.
- Je t’aime tant ! Tu veux passer à table maintenant ?
- Hum ! Avec cette odeur, je ne résisterais pas plus longtemps !
Alain remplit les verres alors que je servais les petits hors-d’œuvre.
- Je lève mon verre à notre amour !
- Je crois que j’ai une meilleure idée.
- Tu crois ça ?
- Je lève mon verre à la santé de notre bébé !
- Est-ce que tu pers la tête ? Tu continues de m’inquiéter avec ce comportement inhabituel ! Je sais que tu as hâtes qu’il s’annonce chérie mais sois raisonnable nous…
- Mais tu ne comprends pas ! Il est déjà en route ! Il sera là avant la fin de l’année.
En un bond, Alain fut à mes côtés.
- Quoi, qu’est-ce que tu racontes ? Attends ! Ce… ce n’est pas possible, je rêve! En es-tu certaine ?
- Tu ne rêves pas, le médecin me l’a confirmé cet après-midi. Le bébé sera là dans environ sept mois et demi.
- C’est merveilleux ! Tu te rends compte, un bébé ! Notre bébé ! Tu verras, j’en ferai un champion de …
- Minute papa ! Qui te dit que ce sera un garçon ? Dis-je en riant de bonheur.
Joignant son rire au mien, il me serra délicatement dans ses bras comme si du coup, je devenais plus fragile. Je savais que le sexe de notre enfant n’avait pas d’importance pour Alain comme pour moi. Tout ce que nous souhaitions, comme tous les futures parents du monde, c’était qu’il soit en santé.
Il était déjà très tard quand je décidai d’aller au lit. Cette journée m’avait épuisée et, seul l’excitation me tenait éveillée. Alain m’avait suivi et étendu près de moi, il parlait toujours du bébé, se voyant déjà grimacer pour le plaisir d’entendre son rire ou le portant à cheval sur ses épaules. Je riais de ses mimiques, mais bientôt, je dus me résigner à le laisser rire seul et sombrai dans un sommeil réparateur.
 
Les premiers mois de ma grossesse, tout se passa bien hormis les nausées qui ne semblaient pas vouloir lâcher prise. Je voyais le docteur Marquette régulièrement et mon état lui paraissait satisfaisant. Cependant, dès le sixième mois, je commençai à me fatiguer au moindre effort. Il me semblait que le bébé pesait une tonne. Je sentais ma colonne fléchir sous le poids et mes jambes enflèrent considérablement.
Me voyant aussi épuisée, le médecin insista pour que je passe une échographie. Cet examen était moins fréquent à cette époque et cela m’inquiéta un peu. Mais rassurée par le docteur Marquette, j’acceptai. Un rendez-vous fut fixé.
En arrivant à la maison, je n’eus pas le temps d’insérer la clé dans la serrure. La porte s’ouvrir en trombe.
- Alors ?
- Alain ! Je te croyais au bureau !
- J’étais trop anxieux. N’as-tu pas vu l’auto dans l’entrée ?
- Je devais être perdue dans mes pensées, je n’ai pas fait attention.
- Alors qu’est-ce qu’il a dit ?
- Ma santé est excellente, mais il me trouve effectivement trop fatiguée. Et puis, je sais pas, j’ai du prendre un peu trop de poids ces derniers temps. Il insiste pour que je passe une échographie, alors nous avons rendez-vous dans trois jours. Pourras-tu m’accompagner ?
 
- Si tu crois que tu vas voir notre bébé sans moi ! Dit-il d’un air moqueur.
- En attendant, je dois me reposer davantage, j’aurai besoin de toutes mes énergies lors de l’accouchement.
- Dans ce cas, tu vas me faire le plaisir de suivre les conseils du médecin et d’aller t’étendre avec un bon livre.
Si tu n’as besoin de rien, je retourne au bureau et dès mon retour, je m’occuperai du souper.
Avant de refermer la porte, il s’assura que j’étais bien installée.
- Tu es certaine que ça va aller et que tu n’as besoin de rien d’autre ?
- Non merci, je t’assure. Vas ! Tu as perdu suffisamment de temps.
- D’accord, mais s’il y a quoi que se soit, n’hésite pas à me téléphoner.
 
Le week-end m’avait paru interminable. D’un commun accord, nous avions décidé de rester à la maison pour ne pas me fatiguer d’avantage. Lundi arriva enfin et je partis seule pour la clinique ou le docteur Marquette m’attendait.
À la dernière minute, Alain avait dû renoncer à m’accompagner. Sa mère avait fait une chute dans l’escalier et son père comptait sur leur fils pour les accompagner à l’hôpital.
Comme mon mari hésitait, je lui avais fit remarquer que ses parents faisaient appel à son aide pour la première fois et que d’autre part, l’échographie n’était finalement qu’un examen routinier et lui promis de rapporter une photo. Il m’embrassa et avec une pointe de regret, pris le chemin de la maison de ses parents alors que je partais de mon côté.
 
Pour la troisième fois depuis mon retour de la clinique, j’inventoriais la layette de bébé quand Alain fit son apparition dans l’encadrement de la porte de la chambre qu’il n’avait pas encore l’habitude de voir entrouverte.
- Eh bien ma Puce ! Si le bébé manque de quoi que ce soit, ce ne sera pas la faute de sa maman !
Tout en lui jetant un regard malicieux, je me jetai à son cou. Alain m’embrassa, puis me repoussa doucement pour mieux me regarder.
- Là, je te reconnais, tu me semble aller mieux aujourd’hui. Dis-moi, tu as vu le bébé ? Il va bien ? Qu’est-ce que t’a dit docteur Marquette.
- Tu es bien curieux papa ! Eh non, je n’ai pas vu notre bébé, j’ai vu NOS bébé ! Visiblement sous le choc, mon époux se laissa choir dans la berceuse. Apparemment, la nouvelle envahissait tout son être. Subitement, je vis apparaître une étincelle de bonheur dans ses beaux yeux verts. L’idée avait fait son chemin et atteint son cœur. Il bondit de joie !
- Dis-moi que je ne rêve pas ! Est-ce qu’ils vont bien ?
- Tu ne rêves pas. Je les ai vu, j’ai même entendu deux petits cœurs battrent à l’unisson ! Regarde ça !
Tel que promis avant mon départ, je lui tendis une photo prise à l’échographie ou l’on pouvait apercevoir deux petites formes blotties l’une contre l’autre. Enfin, tout n’était pas très clair, mais on pouvait distinguer deux petits êtres qui se préparaient à affronter la vie.
 
La date prévue pour l’accouchement était dépassée quand nous prîmes enfin le chemin de l’hôpital. J’étais énorme et avais peine à me tenir sur mes jambes. Alain avait contacté mon médecin avant notre départ et celui-ci arriva presque au même moment que nous. Il nous fit conduire à la salle de préparation,
Le travail avait commencé depuis déjà presque dix heures et les contractions me coupaient le souffle quand on m’amena en salle de radiologie. Le docteur Marquette tenta de me rassurer, mais je cru déceler une pointe d’inquiétude dans son regard. Puis tout se précipita. On m’annonça qu’il fallait pratiquer une césarienne immédiatement. L’un des bébés se présentait mal. À partir de cet instant, mais souvenirs sont très vagues. Alain avait tout juste eu le temps de m’embrasser avant qu’on ne me conduise en salle d’opération.
À mon réveil, la première chose que je perçu, fut la caresse de la main de mon époux sur ma joue. Me voyant émerger du sommeil, il se pencha sur moi pour m’embrasser, le cœur plein d’amour et de fierté.
- Ma Suzie, on a eu deux belles petites filles ! Je suis tellement heureux.
Je feignis la surprise et, pour lui laisser pleinement savourer le bonheur qu’il ressentait de m’annoncer lui-même la nouvelle, ne lui dit jamais que mon cœur de maman me l’avait appris depuis longtemps déjà.
- Comment sont-elles ?
- Elles sont magnifiques ! Elles te ressemblent. Ma chérie, je t’aime tant ! Tu m’as donné les plus belles petites filles du monde.
- Je veux les voir !
- Alors tourne la tête, elles n’attendent que ça.
Une infirmière, un bébé sur chaque bras faisait son entrée dans la chambre, toute souriante, elle s’approcha en me félicitant puis tendit une des petites à Alain qui la déposa sur mon ventre. Émue jusqu’aux larmes je l’examinai de la tête au pieds. Elle était parfaitement constituée. Effectivement, elle me ressemblait. Après quelques minutes de câlins et de baisers, Alain me tendit l’autre petite jumelle.
- Alain regarde! Celle-ci, c’est vraiment toi !
- Tu as raison, maintenant que tu le dis, je vois bien la différence. Au fait, il est temps de s’arrêter sur un choix de prénoms.
- Tu aimait bien Lorianne il me semble.
- Oh oui, beaucoup !
- Et que dirais-tu de Karianne ?
- Adorable ! C’est décidé. Mais qui sera qui ?
- Le premier prénom à la première que j’ai tenue dans mes bras. Ça te va comme ça ?
- C’est fantastique !
 
Le retour à la maison fut évidemment joyeux. Nous avions hâte de nous retrouver en famille. Nos parents nous attendaient impatiemment sur le seuil de la porte et les deux grands-mamans se précipitèrent pour prendre les petites tandis que les grands-papas, feignant le calme, mais arborant une mine de fier paon, prirent ma valise et les sièges des bébés. Alain m’accompagna à la chambre des jumelles.
Apprenant que nous aurions deux bébés, je m’étais inquiétée du peu d’espace dans la chambre d’enfants. Mais une surprise m’attendait. Avec l’aide de nos pères, Alain avait pratiqué une ouverture entre cette chambre et la chambre d’ami. Et nos mères avaient tout réorganisé pour libérer de l’espace dans la chambre à coucher, elles avaient aménagé une petite salle de jeux attenante. Je n’avais rien à redire, tout était parfait et dégagé. La chambre d’amis avait été sacrifiée, mais je n’en avais aucun regret. Le tout était charmant.
 
Au bout de trois mois d’un parfait bonheur, je commençai à déceler quelques signes de faiblesse chez Lorianne. J’en parlai à Alain, mais il semblait croire que je m’inquiétais trop.
- Tu les couves tellement que tu t’inquiètes pour un rien. Si ça peut te rassurer, amène-la chez le pédiatre. Mais je suis persuadé qu’elle n’a rien.
- Je ne demande qu’à te croire !
Quatre jours s’écoulèrent sans problème et je commençai à croire aussi que je m’étais fait des idées. J’en fus soulagée, mais cela ne dura pas. En effet, cette nuit-là, je me réveillé en sursaut. Mue par une intuition subite, je me précipitai auprès de Lorianne. Celle-ci geignait les yeux à moitié ouverts.
La suite se passa comme dans un cauchemar. Tout alla très vite. Je couru réveiller Alain qui s’empressa d’appeler le docteur Samson, le pédiatre qui s’occupait des petites depuis leur naissance. Alors que je baignais la petite pour tenter de diminuer la fièvre, on sonna à la porte. Le docteur Samson, sans perdre de temps examina Lorianne et décréta qu’il fallait la transporter d’urgence à l’hôpital. Il nous y conduisit le bébé et moi, mais Alain dû rester à la maison avec Karianne qui dormait paisiblement.
 
Au matin, quand Alain me rejoignit à l’hôpital après avoir laissé Karianne chez ma mère, Lorianne était toujours aux soins intensifs, mais on ne craignait plus pour sa vie. Le docteur Samson nous trouva pleurant dans les bras l’un de l’autre.
- Elle va beaucoup mieux, mais sa santé demandera une attention permanente.
- Mais qu’est-ce qu’elle a au juste ? demanda Alain.
- Malheureusement, elle a une malformation cardiaque assez rare qui nécessite des soins précis.
- Mais c’est très grave alors !?
- Je suis vraiment désolé ! Mais ne vous inquiétez pas, nous ferons tout pour améliorer son état. Bien sûr, une transplantation lui serait bénéfique. Je ne vous cache pas que cela comporte quelques risques et que les donneurs sont rares d’autant plus que son groupe sanguin n’est compatible qu’avec le même groupe. La décision sera vôtre et je ne veux pas que vous la preniez maintenant, je préfère vous rencontrer d’abord, quand vous serez reposés, pour vous donner plus de détails. Ce n’est pas une décision à prendre à l’aveuglette. Mais je peux tout de même la placer dès maintenant sur une liste d’attente qui ne vous engagera à rien et nous permettra de gagner du temps si vous optiez pour l’opération.
Alain me serra si fort que j’en ressenti une douleur au bras. Mais cette douleur était incomparable à celle qui envahissait mon cœur. Je sentais mon univers s’écrouler. J’imagine qu’il devait ressentir aussi cette dégringolade de notre bonheur.
 
Je devais me rendre régulièrement à l’hôpital avec Lorianne pour une panoplie de tests et de traitements. Nous étions toujours en attente d’un donneur. Cette situation était déchirante et épuisante. Songer qu’un malheur pouvait arriver à d’autres parents et que celui-ci sauverait peut-être notre petite. Il fallait s’empresser de chasser cette idée pour ne pas perdre la tête.
 
Nous fêtions aujourd’hui le quatrième anniversaire des jumelles. Elles étaient très mignonnes dans leurs petites robes identiques, les couleurs seulement différaient.
Au premier coup d’œil les petites se ressemblaient beaucoup, Mais on voyait que Karianne débordait de santé alors que Lorianne était chétive, l’une potelée et l’autre mince…trop mince. Elles étaient très attachées et inséparables. Lorsque Lorianne devait séjourner quelques jours à l’hôpital, il était presque impossible de consoler sa sœur.
Leurs caractères étaient vraiment différents aussi. Lorianne était douce, calme et excessivement intelligente. Elle préférait dessiner ou feuilleter des livres de contes ou encore regarder des émissions télévisées pour enfants plutôt que de s’amuser à des jeux qui lui demandaient trop d’efforts physiques. Alors que Karianne débordait d’énergie. Elle aimait la compagnie des autres enfants et si on ne trouvait pas une petite heure dans la journée pour la conduire au jardin d’enfant ou elle se montrait intrépide pour épater ses amis, le soir elle s’agitait dans son lit et ne fermait pas l’œil avant 22 heures. Elle adorait se chamailler avec son père qui ne demandait pas mieux. Pourtant, Karianne déployait des trésors de patience quand il s’agissait de jouer avec Lorianne qu’elle considérait comme sa «  petite » sœur qu’elle devait protéger. Elle savait choisir des jeux à la portée de celle-ci.
Pour leur anniversaire, elles avaient reçu un théâtre de marionnettes et nous présentaient un petit spectacle improvisé au fur et à mesure quand Lorianne eu une faiblesse. Nous avions maintenant l’habitude de ses petits avertissements. La journées avait été riche en surprises et je compris qu’il était temps de mettrent les jumelles au lit.
- Bravo les enfants ! C’était un spectacle merveilleux ! Mais là, c’est l’heure du dodo.
Alain s’occupa de Karianne alors que je m’empressais auprès de Lorianne. Cette routine s’était établie dès le début. Lorsque Lorianne avait un malaise, je restais à ses côtés jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Alain s’installait tout près de Karianne et leur racontait une histoire. Ainsi, Karianne ne se sentant pas mise de côté, les deux enfants s’endormaient au timbre de la voix de leur père.
 
Alain se tassa dans son fauteuil favori et j’allai me blottir dans ses bras. Le calme s’était installé dans la maison et je goûtais se moment de répit en sirotant mon digestif. J’avais attendu ce moment toute la journée. Je mis quelques minutes avant de briser ce silence que j’appréciais particulièrement après une journée bien remplie.
- Chéri, il faut que je te parle de quelque chose.
- Quoi donc ma Puce ?
- Je sais que nous en avons déjà discuté et que nous avons décidé d’attendre pour avoir un autre bébé vu l’état précaire de Lorianne, mais je crois que ce n’est plus possible.
- Plus possible d’avoir un autre bébé ?
- Non d’attendre ! Je suis enceinte !
- Quoi ? On va avoir un autre bébé ?
- Alain, je sais que tu n’en voulais pas d’aut…
- Mais Suzie, je suis le plus heureux du monde. J’ai juste peur que la charge soit trop lourde pour toi. Lorianne a tellement besoin d’attention sans compter Karianne. J’ai peur que tu t’épuises !
Je me sentis soulagée. J’avais craint qu’il ne soit prêt à cette nouvelle.
- Ne t’en fait pas pour moi. Tu sais une maman trouve toujours l’énergie nécessaire au bien-être de ses enfants. Et l’amour que nous avons à leur offrir est inépuisable.
Le lendemain, les petites ne se contenaient plus en apprenant la nouvelle. Karianne voulu se rendre au jardin d’enfant immédiatement pour raconter à ses copains que maman allait lui donner un petit bébé pour jouer et Lorianne tenta tant bien que mal de dessiner un poupon tout rose.
 
Cette grossesse se passa beaucoup mieux que je ne l’avais imaginé. En fait, je ne m’étais jamais sentie aussi bien et pressé de voir le jour, le bébé arriva avec quatre jours d’avance. Notre fils naquit sans se faire prier par les voies naturelles. Alain qui avait pu assister à la naissance ne tarissait pas d’éloges sur son fils. Il décida que le prénom de Jordan lui allait à merveille. Je n’eus aucune envie de le contredire tant son bonheur était grand. Puis ce prénom me plaisait bien.
Les petites adoptèrent d’emblée leur petit frère. Karianne était prête à l’amener jouer et Lorianne aurait voulu lui apprendre à dessiner. Il avait fallu leur expliquer que Jordan était trop petit et qu’il fallait lui donner le temps de grandir un peu avant qu’elles puissent jouer avec lui, mais qu’elles pouvaient lui parler et lui faire des câlins. Elles pouvaient même participer à ses soins si elles le désiraient.
 
Notre vie s’organisa peu à peu. Tout était prétexte à rire. L’arrivée de Jordan avait ramené un peu d’entrain dans la maison. Les crises de Lorianne c’étaient un peu espacées et celle-ci semblait prendre plaisir à s’occuper de son petit frère lorsque sa soeur jouait à l’extérieur avec des amis. Nous savions que Lorianne risquait de nous quitter trop tôt, mais avions décidé de profiter de chaque moment de bonheur, chaque instant qui lui était accordé était précieux. Elle avait eu deux crises sérieuses et le cardiologue ne nous avait pas caché qu’elle risquait de ne pas en traverser une troisième. Il avait changé sa médication à quelques reprises. Nous étions toujours en attente d’un nouveau cœur pour notre fille.
 
Puis un jour, alors que nous nous apprêtions à nous rendre chez mes parents pour leur anniversaire de mariage, le téléphone sonna. Alain décrocha l’appareil et après quelques instants de silence, je le vis blêmir.
- Nous arrivons tout de suite ! Et il raccrocha.
- Suzie… ils ont un cœur pour Lorianne ! Il est en route pour l’hôpital ! Il faut vite nous y rendre, ils vont lui faire une série de teste et elle sera opérée dans la journée.
- Seigneur ! Alain j’ai peur !
- Ne t’en fait pas, tout ira bien. Va à l’hôpital avec Lorianne, je dépose Karianne et Jordan chez tes parents et te rejoint aussitôt.
Nous n’avions pas une minute à perdre. Heureusement je venais tout juste de finir de préparer les enfants. Durant le trajet, j’entrepris d’expliquer la situation à Lorianne du mieux que je pouvais. Elle se mit à pleurer et je fis de mon mieux pour la rassurer, mais j’étais loin de l’être moi-même.
À l’entrée d’urgence, le docteur Samson nous attendait accompagné de deux infirmières. Sans perdre un instant, on amena la petite au laboratoire ou elle subit les testes préopératoires, puis je pu passer quelque temps à ses côtés en attendant que le cœur arrive. C’est avec appréhension que je vis apparaître le docteur Samson accompagnée du cardiologue au bout du couloir. Ils venaient de recevoir le nouveau cœur qui allait peut-être sauver notre fille.
Alain arriva au même moment, juste à temps pour embrasser Lorianne, puis ils l’emmenèrent.
À ce moment là, pleins d’espoir, nous ne nous doutions pas que nous venions d’embrasser Lorianne pour la dernière fois. Bien attendu, nous avions vécu jusqu’à ce jour avec la crainte d’un malheur, mais ce cœur représentait l’espoir et nous avions voulu y croire. Malheureusement, des complications inattendues se sont présentées et notre fille n’a pas supporté l’opération. Les médecins ont tout tenté pour la réanimée, mais son heure était arrivée et personne n’y pouvait rien. Elle n’avait que 5 ans.
 
Ce fut un véritable déchirement, une douleur insupportable, mais la plus touchée fut s’en aucun doute Karianne. Chaque matin, encore endormie, elle sautait dans le lit de sa sœur comme elle l’avait toujours fait, puis réalisant que celle-ci n’y était plus, sortait de la chambre en pleurant. Craignant pour l’équilibre mental de Karianne, la mort dans l’âme, il nous a fallu retirer de la chambre tout ce qui avait appartenu à Lorianne. Toutefois, Karianne avait tenu à conserver un ourson qui lui avait d’abord appartenu et qu’elle avait donné à sa jumelle pour la consoler après une grave crise.
 
La vie a reprit et nos deux enfants sont ce que nous avons de plus cher. Alain désire un autre bébé. Je crois que ce serait bien pour nous et les enfants. Jamais nous ne pourrons combler le vide que Lorianne a laissé dans nos cœurs, la douleur sera toujours présente, mais nous pouvons maintenant nous rappeler de bons souvenirs et regarder ses photos en riant de ses mimiques. Aujourd’hui, nous soulignons le deuxième anniversaire du décès de Lorianne. Pour cette occasion, nous portons des fleurs sur sa tombe. Karianne qui a maintenant sept ans a tenu à lui écrire un poème qu’elle lui lira au cimetière. Je tiens à le partager avec vous.
 
Ma petite seur tu è comme un enge
Tu vole avec d’autre enge
Mais nè pas peur
J’é gardé ton ourson Boneur
Je tème for for for
Ta seur Karianne xxx
 
Fin